Menu

Frédéric Noy

Frédéric est un photographe documentaire français, dont l’approche photographique est celle qui utilise la chronique comme mode narratif privilégié.

Travaillant principalement en Afrique, il nous montre un continent en constante construction ; une région dont l’histoire, les croyances et les traditions sont en perpétuel mouvement, en mutation selon les circonstances. Frédéric est basé en Tanzanie, au Nigeria, au Soudan, au Tchad et, depuis 2012, en Ouganda, ce qui lui permet d’explorer les sujets qui se cachent derrière l’actualité – des histoires fortuites, des minorités exclues et stigmatisées et des populations prises dans des cycles de conflits.

Adhérent de l’école du « journalisme lent », il est intrigué par la notion de tabou dans les sociétés d’Afrique subsaharienne. Cela l’a conduit à consacrer huit ans à la question des minorités sexuelles dans la région des Grands Lacs, montrant les membres des communautés LGBTI non pas comme des victimes de circonstances inexorables mais comme des combattants charismatiques.

Son dernier projet personnel à long terme examine le dilemme entre la survie et la préservation de l’environnement auquel sont confrontés les habitants des cours d’eau de la région du lac Victoria en Afrique de l’Est.

 

LA LENTE AGONIE DU LAC VICTORIA

« D’ici 50 ans, si rien de radical n’est fait, le lac Victoria sera mort à cause de ce que nous y déversons » lance le Professeur Nyong’o, Gouverneur de la Province kenyane de Kisumu, en février 2018. Prophétie hasardeuse si l’on considère les 68.800 km2 d’une mer intérieure, baptisée en l’honneur de la Reine Victoria par Speke, premier Européen à l’atteindre en 1858. Deuxième plus grand lac au monde, plus vaste d’Afrique, il abrite le plus grand bassin de pêche en eau douce de la planète. Pôle écologique, moteur économique, réservoir naturel, 30 à 50 millions de riverains tanzaniens, ougandais et kenyans en dépendent directement, indirectement. Selon la Banque Mondiale, près de 50% vivent avec moins de 1,25 dollar par jour. Pourtant le géant d’Afrique de l’Est serait en phase d’agonie, imperceptible, silencieuse. Personne ne le croit sur ses rives. Le lac n’est-il pas gigantesque et ses maux si minuscules ? La liste des égratignures est longue cependant. Le réchauffement climatique affecte la répartition des poissons, le niveau de l’eau et devrait rendre annuelles les super-tempêtes qui arrivaient jadis tous les 15 ans. La sur-pêche et le braconnage accentuent la diminution en nombre et en taille, des prises. La militarisation de la protection des zones de pêche ébranle le secteur halieutique, d’une importance économique et sociale primordiale. Les importations chinoises de tilapia congelé font douter le Kenya de sa capacité à se nourrir. Le développement de la jacinthe d’eau immobilise les bateaux. Le minage des berges dont le sable est récolté pour être vendu, détruit leur topographie. Les villes littorales, industrialisées, à l’urbanisation non planifiée déversent leurs eaux usées. La poussée démographique et l’exode rurale grignotent les zones humides, réduisant le filtre naturel marécageux censé purifier les eaux de ruissellement, qui, autrefois, prisonnières des semaines des marais étaient libérées propres dans le lac. Comme une touche morbide sur le tableau, les communautés de pêcheurs présentent un taux de prévalence du VIH trois fois plus élevé que la population générale. Le déclassement social engendre la pauvreté et la pauvreté autorise inconsciemment la détérioration de l’environnement. Une cercle vicieux où chaque nécessité de survie ou désir de profit engendrent la prochaine blessure. Chacun perçoit que les temps ont changé sans bien concevoir ce que cela implique dans son existence. Autrefois, le géant était plus fort que l’ensemble des riverains. Maintenant, chacun grignote quotidiennement une portion de sa chair. Comment blâmer les soutiers de la croissance économique est-africaine ? Entre (sur)vivre et préserver le cycle naturel du lac, qui n’appartenant à personne appartient à tous, le choix est rapidement fait, dans l’ignorance de l’enjeu. Face à ce qu’il voit comme un déni général, le Professeur Okeyo, lanceur d’alerte kenyan lâche « Les scientifiques n’ont pas de temps à consacrer aux mensonges ». En écho, des estivants du week-end investissent les plages du Victoria, avec l’insouciance de ceux qui ne décèlent pas qu’un sombre présage d’érudits oracles se matérialise insidieusement sous leur nez.

 

Découvrez les autres photographes